Regard du chercheur - L'étude des lieux de spectacles en Île-de-France

Julie Faure, conservateur en chef du patrimoine au service Patrimoines et Inventaire, mène depuis 2017 une étude sur les lieux de spectacles Art déco en Île-de-France. Étendue sur une sélection d’une quarantaine de sites, cette étude a pour but de contribuer à la préservation de la mémoire de ces édifices et notamment des décors, majeurs pour l’histoire de l’art, qu’ils abritent.

Quel est l’intérêt patrimonial de cette étude pour la région Île-de-France ? Est-ce une spécificité régionale ?

Les théâtres, cinémas, music-halls, cabarets, salles de concert, salles de danse, opéras…Le territoire de l’Île-de-France ne compte plus les édifices emblématiques de la première moitié du XXe siècle, témoins d’un âge d’or du patrimoine des loisirs et du spectacle. L’univers de ces lieux est complexe. Les interroger implique de croiser divers champs de réflexions : l’architecture et l’histoire sociale, l’urbanisme et l’évolution des pratiques culturelles, l’histoire des techniques et celle du spectacle vivant.

Malgré leur omniprésence au sein du paysage urbain, ces lieux n’ont pas encore fait l’objet d’un inventaire patrimonial. Si la plupart bénéficient d’une protection, beaucoup ont disparu, beaucoup aussi connaissent un mauvais état de conservation. Par ailleurs, l’état de la documentation est très parcellaire, parfois quasi inexistante, notamment pour les salles privées. Les archives, permettant de retracer l’histoire de la commande et les conditions d’édification, ont bien souvent disparu au gré des changements de propriétaires ou de sinistres tels que les incendies.

Depuis quelques années, certains sites ont la chance de connaître des réhabilitations remarquées, c’est le cas du Louxor, du théâtre de Chaillot ou encore du cinéma Le Trianon à Romainville. Pour autant, leur histoire n’est pas toujours écrite et souvent peu documentée. De manière générale, ils n’ont d’ailleurs fait l’objet d’aucune campagne photographique systématique. Il s’agit donc de contribuer à la préservation de la mémoire de ces édifices et d’en établir un état des lieux.

Salle Pleyel Paris

Salle Pleyel (Paris VIIIe), vue sur le hall d'accueil. © Région Île-de-France, Stéphane Asseline, 2017

À quelle étape de l’étude en êtes-vous à l’heure actuelle ?

Compte tenu de l’ampleur du corpus estimé, nous avons restreint l’inventaire aux théâtres pour une première phase. À ce jour, un corpus d’une quarantaine de salles a été pris en compte sur l’ensemble du territoire, incluant des édifices très connus comme le théâtre des Champs-Élysées et d’autres plus confidentielles mais essentielles au regard de leur histoire comme le théâtre de Bligny. Nous avons commencé à élargir l’enquête aux salles de concert, comme la salle Pleyel ou la salle Cortot, ainsi qu’aux salles des fêtes, comme la salle des fêtes du Pecq ou celle de l’hôtel Potocki, décorée par J.E. Ruhlmann. À ce jour, nous en sommes à la moitié avec une vingtaine de sites inventoriés.

 
Avez-vous fait des découvertes mémorables ?

Plein ! Chaque sortie sur le terrain est pour Stéphane Asseline (photographe sur le projet) et moi, source d’émotions et de surprises. Les différents propriétaires, publics ou privés, participant au projet nous ont permis d’investir les lieux de la cave au grenier. Nous avons ainsi redécouvert la loge d’Yvonne Printemps, restée intacte depuis les années 1940, au théâtre de la Michodière. Au théâtre de la porte Saint-Martin, nous sommes montés sur les passerelles au niveau des cintres afin de photographier certains anciens éléments de machinerie toujours présents. À Stains, nous avons eu le plaisir de découvrir au Studio théâtre des éléments de décors des années 1930 encore intacts.

Théâtre de la Michodière

Théâtre de la Michodière (Paris IIe), vue sur le vestiaire. © Région Île-de-France, Stéphane Asseline, 2017

Quelle est la valorisation envisagée une fois l’étude terminée ?

Outre les bases de données en ligne qui permettront d’avoir accès à l’ensemble de l’inventaire, la publication d’un ouvrage permettant de faire état de ce travail selon certains axes thématiques est à l’étude. L’enquête est déjà valorisée par le biais de visites, notamment lors des Journées européennes du patrimoine, mais aussi de colloques. En mai dernier, mes recherches sur l’implication de J.E. Ruhlmann, dans les programmes décoratifs de certaines salles de spectacles parisiennes m’ont permis d’être conviée au congrès de l’International Coalition of Art Deco Societies à Cleveland afin de présenter cette étude. Des partenariats scientifiques ont également été mis en place ou sont à l’étude avec, par exemple, l’ENSA Paris-Malaquais, l’association Paris Art déco ou encore, bien entendu, la DRAC.

Et pourquoi pas, à terme une exposition sur la base d’un partenariat impliquant différents acteurs institutionnels et scientifiques, permettant de dévoiler des documents uniques, esquisses de décors, plans d’origine, maquettes, programmes, photographies…