Regard du chercheur – zoom sur l'étude d'Orly

Paul Damm, conservateur du patrimoine et Stéphane Asseline, photographe, nous font part de l’étude qu’ils réalisent actuellement sur l’aéroport d’Orly. Cette étude fera l’objet d’un livre dont la sortie est prévue en automne 2018.

Pourquoi une étude sur l’aéroport d’Orly ? Quel est l’intérêt patrimonial de cette étude pour la Région Île-de-France ?

Le diagnostic patrimonial du territoire de l’Opération d’intérêt national (OIN) Orly-Rungis Seine-Amont (ORSA) réalisé de 2011 à 2013 a permis de mettre en valeur l’importance des infrastructures aéroportuaires en Île-de-France et comment ce territoire a été structuré par les réseaux de transport. L’étude d’Orly est née de cette double approche. Il est important de rappeler que la Région avait déjà abordé la problématique des réseaux de transport, avec l’étude de la ville de Juvisy-sur-Orge réalisée par Antoine Le Bas. Il a montré que l’urbanisation de Juvisy est largement tributaire des réseaux de transport : avec la N7, la ligne de chemin de fer Paris-Orléans et l’une des plus grandes gares de triage d’Europe.

Au-delà de la question des réseaux de transports, l’étude de l’aéroport d’Orly permet d’envisager le patrimoine aéronautique et la place prépondérante qu’a occupée l’Île-de-France dans la conquête de l’air. L’Île-de-France est l’un des berceaux de l’aviation. Avant la Première Guerre Mondiale c’est en France et notamment à Port-Aviation (Viry-Châtillon) que se retrouvaient les aviateurs. Et c’est de l’activité aéronautique de Port-Aviation qu’est né l’aéroport d’Orly.

Plus encore cette étude a permis de comprendre l’importance d’Orly dans la mémoire collective française. Véritable vitrine de la modernité, Orly symbolise pour les Français la fin de la reconstruction, l’optimisme des Trente glorieuses, l’entrée de la société française dans la civilisation des loisirs. La chanson de Gilbert Bécaud, Dimanche à Orly en est peut-être le résumé le plus sensible.

 

Le patrimoine aéroportuaire francilien a-t-il déjà été étudié par le passé ?

Trop peu ! Le Bourget a déjà bien été étudié, on peut citer le projet « L’Europe de l’air, architectures de l’aéronautique » qui a permis de comparer trois aéroports européens de la même génération : Le Bourget, Tempelhof à Berlin et Speke à Liverpool, et la monographie réalisée par la Seine-Saint-Denis en 2015. Le Bourget est le premier aéroport international d’Île-de-France. Il est associé au premier vol transatlantique de Charles Lindbergh. Classé au titre des monuments historiques, il accueille aujourd’hui le musée de l’Air et de l’Espace.

Orly incarne le chapitre suivant de l’histoire de l’aviation, celui des avions à réaction : les jets. Étudier Orly permet ainsi d’aborder une évolution majeure de l’aviation sous un angle original : celui de l’architecture aéroportuaire. C’est intéressant car on constate souvent que le patrimoine aéronautique s’incarne plus dans les avions que dans l’architecture aéroportuaire.

La tour de contrôle d'Orly

La tour de contrôle © Région Île-de-France, Stéphane Asseline, 2014

Quel est le stade d’avancement actuel de l’étude ? Quelles actions de valorisation sont envisagées ?

L’étude est quasiment aboutie, quoiqu’on ne fait jamais complétement le tour de ce genre de sujet. Depuis 2015, j’ai consulté les archives et la photothèque du groupe ADP qui sont très riches. La photothèque conserve plus de 300 000 photographies. Parmi les autres fonds consultés, on peut également citer la documentation du Musée Air France et du Musée des Arts décoratifs (pour le design et le mobilier).

Ce qui est amusant avec ce sujet, c’est qu’il m’a fait faire le tour des grandes institutions patrimoniales parisiennes tant il touche différentes problématiques : la Bibliothèque nationale de France, les Archives nationales, la Cité de la céramique de Sèvres, le Mobilier national, le centre Georges-Pompidou et la Cité internationale de la tapisserie d’Aubusson.

Pour ce qui est de la valorisation, en 2015, alors que le travail de recherche venait de commencer, l'Inventaire a été sollicité pour parler de l’aéroport d’Orly, dans un « Des racines et des ailes », consacré à l’Île-de-France. Un livre dans la collection Patrimoine d'ïle-de-France doit sortir, à l’automne 2018. Il sera bilingue en français et anglais et sera largement illustré avec des schémas, des documents des années 60, et des photographies contemporaines.

 

Quels grands constats pouvez-vous d’ores et déjà tirer de vos recherches ? Des découvertes mémorables ?

La première chose est peut-être : celui d’un tournant majeur dans l’approche du patrimoine aéronautique et dans l’historiographie du sujet. On a le sentiment que ce champ d’étude est arrivé à maturité. C’est une évolution que l’on constate au niveau mondial. L’aviation a maintenant plus d’un siècle d’existence. Ce recul était nécessaire pour comprendre et envisager cette innovation technologique comme un phénomène historique. Le livre de Christian Asendorf, Superconstellation, est certainement le meilleur exemple de cette évolution et une excellente référence pour aborder ce sujet.

A Orly, ce qui est passionnant c’est la relation entre l’architecture et la machine et la façon dont la modernité des avions se reflète dans les aménagements de l’aéroport. On peut évoquer par exemple les « murs rideaux » qui ont été utilisés à grande échelle à Orly : une première pour l’époque. On peut voir dans cette technique une réponse à l’arrivée des avions à réaction. Orly illustre parfaitement ce que Malraux dit en 1966 à Amiens : L'essentiel est ailleurs, il est dans la présence de la machine qui a changé le rapport de l'homme et du monde.

Cette grande nouveauté a attiré les foules à Orly : dans les années 60 c’était le monument le plus visité de France. La prouesse technique derrière la réalisation de l’ouvrage architectural et la modernité du design constituaient une véritable révolution pour la France qui achevait à peine sa reconstruction.

L’étude des aménagements intérieurs de l’aéroport d’Orly a également révélé l’intervention de nombreux  jeunes artistes au début de leur carrière. L’exemple le plus célèbre est sans doute Joseph-André Motte , l’inventeur de l’iconique siège du métro parisien. Mais on peut également citer Michèle Van Hout Le Beau, la seule femme à avoir travaillé sur le chantier des décors d’Orly, que l’étude a permis de redécouvrir. Orly est un moment clé dans l’histoire du design français. C’est un chantier qui lance une nouvelle génération d’artistes : les jeunes turcs comme on les surnommait à l’époque. Ils travailleront par la suite sur tous les grands chantiers des années 60-70 : la Maison de la radio, les stations de RER, les nouvelles préfectures franciliennes etc.

Boeing 737-800 d’Air Algérie, en phase d’atterrissage survolant Villeneuve-le-Roi

Boeing 737-800 d’Air Algérie, en phase d’atterrissage survolant Villeneuve-le-Roi © Région Île-de-France, Stéphane Asseline, 2008

Stéphane, en tant que photographe, comment appréhendez-vous cette étude ?

L’Inventaire est la dernière grande mission photographique de l’administration française.

Le photographe à l’Inventaire rend compte par l’image des recherches du conservateur. C’est un travail d’équipe entre un professionnel du patrimoine et un professionnel de la photo, au sein duquel s’installe un dialogue qui permet d’éclairer la compréhension d’un élément remarquable.

Dans la photographie d’Inventaire, on peut distinguer plusieurs types d’images. Certaines suivent la tradition de la photographie analytique des années 80-90, où l’objet est photographié de la façon la plus objective possible. Face à cette image documentaire, sont également produites des images plus subjectives, parfois « embellies », ce qui les rapprochent davantage d’une œuvre artistique (on parle alors de « l’objet-photographie »). Par ailleurs, l’évolution de la vision du patrimoine avec le temps a fait intégrer l’humain dans la photographie d’Inventaire, c’est désormais un élément qui participe à la compréhension du lieu. Les deux types d’images servent à la compréhension du propos du chercheur. En sortant les objets de leur contexte, le conservateur prend du recul pour tenter de comprendre comment l’objet communique avec l’environnement.

Ainsi pour l’étude de l’aéroport d’Orly, l’enjeu de la photographie est de rendre compte de l’implantation d’Orly dans le paysage, d’amener à comprendre le réseau de transport et le territoire dans lequel il s’inscrit tout en rendant compte des dimensions oniriques de l’aéroport : celles du voyage et du vol en avion.