Parole à Brigitte Blanc : l'inventaire d'une carrière

Brigitte Blanc, conservatrice en chef du patrimoine, quitte l'Inventaire après 25 ans. Points de vue sur une traversée vive.

Comment êtes-vous venue à l'Inventaire ?

À ma sortie de l’Ecole nationale des Chartes, en 1981, j’ai rejoint les archives départementales de l’Isère, puis les archives nationales, à la section contemporaine,  où j’ai travaillé sur les fonds de la France libre à Londres et Alger, puis à l’élaboration d’un guide des sources de la seconde guerre mondiale. A l’époque les Archives de France étaient accusées de rétention de documents sensibles et cette publication a constitué la meilleure réponse aux critiques de certains journalistes et historiens !

Evidemment, ce champ d’activité ne me prédisposait pas forcément à aller vers l’Inventaire, mais j’ai toujours eu le goût du patrimoine et j’ai profité de la réforme du statut des conservateurs pour sauter par-dessus les barrières disciplinaires. En 1990 la création d’un corps unique au ministère de la Culture a rendu possible le changement de spécialité en cours de carrière, après avis d’une commission d’évaluation scientifique,  et c’est ainsi qu’en 1994 j’ai pu rejoindre le service de l’Inventaire général d’Ile-de-France. J’étais attirée par le travail de terrain et l’idée de pouvoir analyser les différents éléments, géographiques, historiques, artistiques, d’un territoire, à travers une enquête in situ et en proposer une restitution.

Quels sont les territoires et les sujets que vous avez étudiés ?

J’ai, dès le début, été affectée au département de l’Essonne. Le recensement était alors conduit par aire géographique et chaque chercheur était responsable d’un département, seul ou en collaboration avec un collègue et évidemment accompagné par un photographe. Dans l’Essonne, les opérations d’inventaire avaient été engagées depuis la création du service (le canton d’Etampes ayant servi de terrain d’expérimentation des méthodes nationales de l’Inventaire topographique) puis interrompues, et reprises dans le cadre d’un partenariat avec le Conseil général, au milieu des années 90. J’ai ainsi eu l’occasion d’apprendre à connaître un département très diversifié, entre les communes du nord, situées dans la périphérie immédiate de Paris et fortement touchées par l’urbanisation d’après-guerre, et celles du sud qui avaient conservé un caractère semi-rural. J’ai commencé par la zone  intermédiaire caractérisée par l’existence de villes « historiques » de petite et moyenne importance comme Montlhéry, qui a été mon premier terrain d’investigation, avec les communes de son canton où la place de l’agriculture restait relativement importante. Le choix s’est porté ensuite sur Athis-Mons et Paray-Vieille-Poste, villes de banlieue dont le territoire a été transformé de manière radicale par les opérations de lotissement entre les années 1890 et 1930, et par la Reconstruction des années cinquante. Toujours à la demande du Conseil général, nous avons ensuite traversé la Seine pour étudier sur la rive droite les communes de Draveil et de Vigneux-sur-Seine qui ont permis d’enrichir à la fois les thématiques de la villégiature, de l’habitat pavillonnaire et des grands ensembles. L’éventail est donc large et l’extension du champ chronologique jusqu’aux années récentes m’a permis d’aborder l’étude des phénomènes urbains contemporains qui n’étaient pas pris en compte dans les stratégies de recherche à mes débuts dans le service régional. J’ai été très intéressée par l’étude des grands ensembles, particulièrement urgente à l'heure où les programmes de destruction/reconstruction menés sous l'égide de l'Agence nationale pour la rénovation urbaine transformaient en profondeur des quartiers édifiés dans les années 1950-1970.

Ensuite, j’ai quitté l’Essonne pour travailler sur Paris, et précisément sur la Cité internationale universitaire, dans le 14e arrondissement, à la demande de la Cité elle-même qui souhaitait disposer d’un inventaire patrimonial global, au moment où elle s’engageait dans une réhabilitation massive de ses bâtiments et se trouvait confrontée à la question d’un nouveau développement. Dans la continuité de ce travail et dans l’optique d’une spécialisation sur le patrimoine de l’enseignement supérieur, je me consacre aujourd’hui à l’étude des grandes écoles scientifiques et techniques, étude qui représente un enjeu important  dans le contexte du regroupement massif de ces écoles, depuis 2008, sur le plateau de Saclay, qui doit devenir un  pôle scientifique d’envergure mondiale.

Quelles sont les grandes évolutions de l’inventaire que vous avez connues ?

Sur le plan de la méthodologie,  qui est encadrée par des prescriptions nationales, l’inventaire topographique  n’a pas fondamentalement changé, même si la restitution des études et la formalisation  des résultats ont eu tendance à devenir de plus en plus lourdes pour le chercheur  (avec le développement des SIG, l’inflation de la photographie, l’utilisation de logiciels plus complexes, etc.).

L’évolution la plus importante a eu trait à la mise en œuvre du diagnostic patrimonial, après la décentralisation de 2004 – même si cette démarche ne m’a pas directement concernée. L’objectif était d’apporter une contribution à l’aménagement du territoire en allant au-delà de la seule mise à disposition de résultats scientifiques, de proposer aux élus et aux aménageurs un outil d’aide à la décision, bref d’ajouter une visée opérationnelle à la finalité de connaissance. Conçu à l’échelle d’un vaste territoire  (Centre-Essonne, OIN – Opérations d’intérêt national – Seine-Amont et Seine-Aval, etc), le diagnostic devait être plus rapide que l’inventaire traditionnel pour coller au « temps de l’aménagement », mais au final le bilan n’a pas été très satisfaisant faute d’appropriation des résultats sur le plan local.

Plus récemment, un autre changement est le basculement du service vers des études thématiques, comme le patrimoine universitaire, l’architecture des théâtres, des ateliers d’artistes ou des fermes fortifiées – qui se sont ajoutées à la thématique du patrimoine industriel prise en compte de longue date. Et aussi – mais il ne s’agit pas à proprement parler d’inventaire - la création, en 2017, du label Patrimoine d’intérêt régional permettant de valoriser des édifices ou des œuvres qui n’entrent pas dans d’autres dispositifs de soutien. Il s’appuie sur l’expertise des chercheurs et leur travail préalable d’identification, grâce auquel peuvent « remonter » du terrain des patrimoines peu connus du public mais qui fondent l’identité de la région francilienne.

Avez-vous des souvenirs plus marquants que d’autres ?

Il est difficile de choisir car toute enquête d’inventaire fait découvrir l’extrême richesse du patrimoine local, même dans les lieux marqués a priori par un certain déficit monumental. 

Par exemple, Athis-Mons, ville sans œuvre architecturale marquante, n’a qu’une histoire du logement, mais celle-ci est passionnante et caractéristique du développement de la banlieue parisienne au cours de l’entre-deux-guerres et des Trente Glorieuses. En approfondissant la recherche, on s’aperçoit que chaque quartier pavillonnaire s’est constitué sur des modalités différentes, villégiature sur le coteau, habitat ouvrier et cheminot près de la Seine, lotissements « défectueux » sur les anciennes terres agricoles. Certes une ville « d’art modeste et d’histoires simples » pour reprendre l’expression de François Petit, fondateur de la Maison de Banlieue et de l’Architecture, mais où l’habitat modeste peut devenir un objet digne d’intérêt, qui contribue à créer une identité locale, et permet aux habitants d’apprendre à découvrir le lieu où ils vivent avec d’autres yeux.

On peut aussi avoir la satisfaction de mettre au jour des œuvres inédites, célèbres en leur temps, puis tombées dans l’oubli. Je pense par exemple, toujours à Athis-Mons, à un grand fragment du Panorama de Champigny, trouvé dans l’ancien château d’Ozonville, devenu maison de retraite des Frères des écoles chrétiennes. Ce panorama (120 m sur 14), réalisé par les peintres Detaille et de Neuville, et illustrant des épisodes fameux de la guerre de 1870, avait voyagé à travers l’Europe avant d’être découpé en morceaux et vendu aux enchères publiques. Le tableau d’Athis-Mons a pu être ajouté aux 18 fragments déjà répertoriés.

Chaque terrain apporte ainsi son lot de découvertes, plus ou moins étonnantes : à Draveil, qui possède la « première cité-jardin française », dotée de structures originales, le coteau de Champrosay, connu pour sa villégiature bourgeoise et artistique du XIXe siècle, est aussi, c’est plus inattendu, un haut lieu de la lutte contre la tuberculose, entre la fin du XIXe siècle et les années 1930 ! Quatre grands sanatoriums y ont fonctionné, du préventorium à l’hôpital-sanatorium, en passant par la section féminine de l’association hospitalière des Cheminots. Ces établissements ont bien sûr aujourd’hui changé d’affectation, mais ils témoignent, à proximité immédiate de Paris, de l’un des grands programmes d’équipement sanitaire français, que l’on associe plus volontiers aux territoires de montagne.

De quoi êtes-vous la plus fière ?

Le travail dont je suis le plus fière est sans doute l’inventaire de la Cité internationale universitaire de Paris et sa restitution sous la forme d’un « beau livre » de synthèse. La CIUP, c’est à la fois un ensemble architectural exceptionnel, qui représente plusieurs décennies de l’histoire de l’architecture mondiale, et un projet  animé par les idéaux pacifistes des années vingt, marqué par la volonté de promouvoir la coopération internationale, les échanges intellectuels et culturels. Si ses bâtiments reflètent la personnalité architecturale des divers pays fondateurs, aussi bien durant l’entre-deux-guerres que dans les années soixante, c’est que l’objectif était de faire de chaque pavillon une sorte de médiateur culturel, susceptible d’amener les étudiants des différentes nationalités à mieux connaître les autres, pour « lutter contre le grand danger qui menace les civilisations, l’ignorance mutuelle des divers peuples ». L’architecture est donc indissociable du projet politique, et retracer l’histoire architecturale de la Cité, c’est aussi replacer la France dans l’histoire diplomatique du XXe siècle, tant dans une dimension politique que culturelle.

Cette analyse s’est appuyée sur l’enquête de terrain, indispensable pour « lire » les bâtiments et la composition d’ensemble, ainsi que sur les archives de la Cité, récemment déposées aux Archives nationales, qui couvrent de nombreux champs thématiques. Mais au-delà du dépouillement de ce fonds, d’autres investigations ont été nécessaires pour retrouver les modèles et les sources d’inspiration des différents architectes, puisés dans des édifices emblématiques, appartenant souvent à plusieurs époques. Ces rapprochements n’avaient jamais été faits, et constituent, selon divers témoignages que j’ai reçus, un jalon essentiel dans la compréhension des transferts culturels internationaux en ce qui concerne l’histoire de l’architecture du XXe siècle.

Que regrettez-vous ?

S’il faut maintenant parler des regrets, je dirais qu’ils proviennent aussi de ce travail sur la Cité universitaire, que j’ai trouvé passionnant et qui m’aurait donné envie d’affiner une spécialisation (en l’occurrence sur le patrimoine de l’enseignement supérieur) que l’inventaire permet difficilement d’acquérir. La spécificité de l’inventaire est justement son caractère général, qui s’intéresse à tous les aspects d’un patrimoine local. Les chercheurs sont donc polyvalents, peut-être interchangeables, et rarement des spécialistes, comme on en trouve au CNRS et à l’université. Mais c’est cela aussi qui fait l’originalité de la démarche, cette capacité à « changer de casquette », à embrasser différentes disciplines, en fonction du terrain étudié.

L’inventaire à la Malraux est-il toujours pertinent ? Qu’espérez-vous pour l’avenir de l’inventaire ?

Même thématique, l’inventaire continue à s’appuyer sur l’« arpentage » du terrain, l’observation directe des bâtiments et l’indispensable campagne photographique. Mais il serait dommage, me semble-t-il, de renoncer complètement à l’inventaire topographique, qui est une démarche de connaissance unique en son genre, sans équivalent, et pour laquelle ont été élaborés des instruments qui se sont révélés d’une formidable utilité pour l’avancée de l’histoire de l’art et du patrimoine. On peut utiliser cette matière pour aider à la construction d’une conscience territoriale, d’un « vivre ensemble » sur le territoire, et nourrir les différentes actions de valorisation et de formation menées auprès des publics.

J’espère surtout qu’il y aura toujours de la place pour la recherche, et que les opérations de « promotion », si intéressantes soient-elles, ne réduiront pas à la portion congrue une mission essentielle de recensement scientifique.

La Cité internationale universitaire de Paris, de la cité-jardin à la cité-monde  
Auteur : Brigitte Blanc / Photographe : Philippe Ayrault

Résultat de huit années d’étude approfondie des bâtiments, du domaine et de nombreuses archives inédites, ce beau livre apporte un éclairage nouveau sur la Cité internationale universitaire de Paris.

Créée au début des années 1920 pour améliorer les conditions de la vie étudiante et assurer le rayonnement de l’université française, la Cité est aussi l’incarnation d’un idéal humaniste et d’une utopie pacifiste nés du traumatisme de la Grande Guerre. Dans le sillage de la Société des Nations, ses fondateurs, acteurs publics ou mécènes, souhaitent contribuer à la compréhension entre les peuples par le rapprochement des jeunes élites internationales.
Grâce à des dons privés ou à des subventions venant du monde entier, trente-sept maisons voient le jour entre 1925 et 1969, dans un domaine d’une quarantaine d’hectares situé sur les anciennes fortifications, au sud de la capitale. Durant l’Entre-deux-guerres, la Cité accueille majoritairement le camp des vainqueurs, et l’architecture exprime de forts contrastes liés aux différentes identités nationales. Après la rupture de la Seconde guerre mondiale, c’est au contraire une modernité architecturale universelle que choisissent les états de la nouvelle scène internationale.
Aujourd’hui, forte d’un formidable patrimoine rénové et mis en valeur, la Cité amorce un programme d’extension sans précédent avec dix nouvelles maisons construites à l’horizon 2020.

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Photo : Stéphanne Asseline, Région Île-de-France, 2016